Vers un printemps turc ?

Manifestants défilant dans les rues d’Istanbul, près de la place Taskim

Depuis ce vendredi, la Turquie connait des manifestations populaires sans précédent.

Des centaines de milliers de Stambouliotes se sont rassemblés pour exprimer leur opposition à la destruction du parc Gezi. En face, Recep Tayyip Erdogan, premier ministre et leader de l’AKP (Parti de la justice et du développement) reste inflexible malgré les appels au calme du président de la République et ancien ministre des Affaires étrangères, Abdullah Gül.

Simple projet immobilier au départ, la protestation s’est rapidement muée en une sorte de révolution qui ne dit pas son nom, donnant un prétexte en or pour des dizaines voire des centaines de milliers de personnes, à travers le pays, pour s’opposer à la politique d’Erdogan, déplorant notamment une atteinte aux libertés fondamentales et la corruption, signe d’un malaise profond existant au sein de la société turque.

Recep Tayyip Erdogan, leader de l’AKP et actuel Premier ministre de Turquie depuis 2002.

Car malgré une économie compétitive et une bonne santé économique et financière, la Turquie connait des soubresauts politiques et sociétaux majeurs qui se sont exacerbés avec l’arrivée au pouvoir d’Erdogan et de son parti en 2002. Suscitant d’abord la crainte puis finalement l’espoir, l’AKP a engagé une politique libérale sur le plan économique qui a porté ses fruits notamment sur le plan électoral où, profitant d’une opposition de gauche atone, le parti musulman-démocrate a obtenu en 2007 et 2011, la majorité absolue des sièges. Une position inédite qui a favorisé une certaine ivresse du pouvoir du côté de l’AKP et d’Erdogan, l’ancien maire d’Istanbul qui vise désormais la présidence de la République en 2014.

En coalisant des partis, mouvements politiques et/ou religieux très hétérogènes (alévis, kémalistes, extrême-gauche, kurdes…), la révolte populaire cherche à faire plier Erdogan et sa vision plus ou moins conservatrice de la Turquie. Car depuis la présence de l’AKP au pouvoir, une sorte de match se joue entre les islamistes modérés et les laïques qui craignent de voir les libertés publiques et individuelles remises en cause, bien que la question de l’adhésion à l’UE serve de garde-fou à toute dérive. A ce titre, il est assez surprenant (et même inquiétant) que l’Union européenne reste silencieuse. En effet, Bruxelles fait preuve jusqu’ici d’une étonnante discrétion, Herman Van Rompuy, José Manuel Barroso ou bien encore Catherine Asthon, la haute-représentante aux affaires étrangères de l’UE, n’ayant fait part de leurs préoccupations. Un silence assourdissant qui en dit long sur la stratégie de l’Union européenne qui pourrait se servir des négociations en cours comme moyen de pression à l’encontre du gouvernement turc et de Recep Erdogan.

Recep Tayyip Erdogan, en compagnie de José Manuel Barroso, président de la Commission européenne

Car si Erdogan utilise la fermeté pour mettre au pas la révolte en cours, il n’en demeure pas moins que le coup politique et diplomatique en sera élevé. Candidate à l’Europe, la Turquie ne peut se permettre de voir son pays écorné par cette affaire, surtout si cela tourne mal. Qui plus est, et dans un tout autre domaine, les révoltes en cours ont une conséquence désastreuse pour un Etat dont sa principale ville demeure favorite pour l’organisation des Jeux olympiques d’été de 2020 (et dont la décision sera rendue publique par le Comité International Olympique en septembre prochain)

Dès lors, il est fort probable que Recep Tayyip Erdogan lâche du test, ne serait-ce que pour gagner du temps. Toujours est-il que la contestation en cours aura une conséquence durable, une sorte d’avant-après. Alors que l’AKP et son leader apparaissaient comme les nouveaux moteurs de la Turquie, fort de son succès économique et diplomatique, la forte opposition qu’elle rencontre lui rappelle que la plupart des Trucs restent attachés à une vision moderne de la société, basée sur le respect des libertés individuelles et de la laïcité. Dans le tourbillon en cours, l’Union européenne peut jouer un rôle majeur, pourvu qu’elle montre tout son intérêt à la situation actuelle.

3 thoughts on “Vers un printemps turc ?

  1. 4 juin 2013 at 9:07

    La lecture que vous faites de ce qui se passe actuellement en Turquie me semble faire consensus en ce moment dans de nombreux medias, mais je vous avoue qu’elle me semble bancale, même si jusqu’à ce matin, je n’avais pas grand chose à proposer d’autre !
    Je viens par contre de lire un avis qui prend les choses sous un autre angle, et y voit un rapprochement possible, non avec les « printemps arabe » mais avec l’allemagne en 2011 (et plus précisément Stuttgart. En effet il y a dans les deux cas une mobilisation contre une tentative de marchandisation de ce qui était espaces publics gratuits :

    http://sarkostique.fr/index.php?topic=1839.msg40756#msg40756

    Cette lecture est celle d’un intervenant de notre forum politique, je ne l’ai pour l’instant lue nulle part ailleurs. Ce serait intéressant que des blogueurs politiques se positionnent en disant ce qu’ils en pensent.

  2. 4 juin 2013 at 10:04

    La situation est très complexe et la politique du parti islamiste libéral a réussi à cristalliser beaucoup d’opposants. La chape de plomb policière qui a jusqu’à présent réussi à bâillonner l’opposition (il ne faut pas oublier qu’il y a plus de 70 journalistes emprisonnés en Turquie) a sauté. Laics, kémalistes, syndicats et minorités religieuses s’opposent à la vision de la Turquie de demain imaginée par Parti pour la justice et le développement (AKP).

    Il ne faut pas oublier que Recep Tayyip Erdogan n’a cessé de favoriser l’enseignement exclusif de l’Islam sunnite dans les écoles dans un pays où une grosse minorité relève de l’Alévisme (faute de reconnaissance officielle, les chiffres vont de 10 à 25 % de la population).
    Le premier ministre a décidé de baptiser le futur troisième pont sur le détroit du Bosphore du nom de « Sultan Yvus Selim » célèbre pour avoir massacré 40.000 alévis en 1514.

    Si une issue démocratique et pluraliste n’émerge pas de ce « printemps turc », les dirigeants de l’Union Européenne seront obligés de reconsidérer leurs relations avec le premier ministre Erdogan.

    1. gilles1
      4 juin 2013 at 10:15

      Tout à fait d’accord avec cette analyse pertinente. Ce qui m’étonne, c’est l’absence de réaction de l’UE à ce stade, qui semble ne pas être concernée par cette affaire !

      Néanmoins, si les Stambouliotes se rebellent, il faut rappeler que l’AKP a largement remporté les deux législatives précédentes, signe qu’il est encore soutenu dans certaines régions de Turquie.