La Charte des valeurs (ou le pari risqué de Pauline Marois)

Pauline Marois, premier ministre du Québec, et Bernard Drainville, ministre responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne, présentant la Charte des valeurs québécoises, le 10 septembre dernier

Pauline Marois a rendu public, en compagnie du ministre en charge, Bernard Drainville, la Charte des valeurs québécoises, censée réaffirmer les principes fondamentaux de la province francophone canadienne. Un texte qui renforce notamment le rôle et la place de la laïcité mais également de la religion au sein de la société québécoise et qui est encore à l’état de projet, la Charte devant être soumis au vote de l’Assemblée nationale sous la forme d’un projet de loi.

La Charte est l’un des grands projets – sinon le projet le plus important – du gouvernement souverainiste de Pauline Marois depuis son accession au pouvoir il y a tout juste un an. Le texte se veut ambitieux puisqu’il veut réaffirmer l’identité et l’appartenance québécoise en mettant en avant un certain nombre de principes laïques, notamment par rapport au principe de multiculturalisme sur lequel se fonde la société canadienne (anglophone). Autant dire que le projet de loi n’est pas passé inaperçu au point d’être politiquement sensible pour l’actuel gouvernement québécois car si la Charte a ses partisans, elle a également et surtout ses opposants. 

En effet, si le Parti québécois soutient logiquement cette Charte, le Parti Libéral du Québec et la Coalition Avenir Québec (CAQ) se montrent en revanche plus réservés, pour ne dire opposés à un texte qui remet en cause selon certains principes et libertés comme la liberté de conscience et de religion. Même son de cloche au niveau fédéral, le gouvernement conservateur de Stephen Harper exprimant ses « inquiétudes » et Justin Trudeau, chef du Parti Libéral du Canada (PLC) craignant de voir en ce texte, un sentiment de repli et d’intolérance du Québec par rapport au reste du monde (et au reste du Canada).

En présentant sa Charte des valeurs, Pauline Marois fait un pari risqué, estimant que celle-ci trouvera rapidement consensus au sein de la population québécoise. Or, il convient de rappeler que, sociologiquement et culturellement, le Québec reste une terre catholique et qu’il revendique encore et toujours cet héritage comme le rappelle si justement le crucifix apposé dans la salle du Parlement et qui y restera, sous pression des milieux catholiques malgré la volonté semble-t-il de certains au PQ de la retirer, au nom du principe de laïcité. En affirmant une charte des valeurs québécoises, le gouvernement Marois risque de braquer certaines franges de sa population, attachée à leur liberté de religion, garantie par le modèle multiculturel canadien plutôt de rassembler les Québécoises et les Québécois autour de valeurs et d’objectifs collectifs. 

Caricature de Bado, parue dans le quotidien « Le Devoir »

Qui plus est, Pauline Marois devra sans doute faire quelques concessions importantes si elle veut aller jusqu’au bout, à savoir l’adoption de la Charte, notamment auprès de l’opposition. Car, il convient de rappeler que le Parti Québécois ne possède qu’une majorité relative à l’Assemblée nationale, ne détenant que 54 sièges face aux libéraux qui en ont 49 et la CAQ, 18. Autant dire que le PLQ et surtout la CAQ feront monter les enchères et vendront chèrement leur peau avant de laisser passer un texte, sans compter que la Charte peut être également le moment opportun pour renverser le gouvernement péquiste et provoquer des élections anticipées.

De fait, Pauline Marois et le PQ jouent plutôt gros dans l’affaire et la chef du parti au pouvoir sait qu’elle peut sortir de l’épreuve à venir renforcée comme complètement affaiblie voire détruite politiquement. Tout va dépendre de sa capacité de négocier (habilement) et surtout de faire des concessions au sein de l’Assemblée nationale, mais également avec le gouvernement fédéral, Ottawa ayant plutôt eu l’intelligence de se mettre en retrait, histoire de ne pas trop se mêler (pour le moment) à cette histoire québécoise et de ne pas braquer certains milieux qui pourraient être tentés de soutenir la Charte, ne serait-ce pour exprimer une opposition au ROC (Rest of Canada, Reste du Canada) et à sa conception de la société.

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