Interdire Dieudonné ?

Manuel Valls, ministre de l'Intérieur lors des questions au gouvernement à l'Assemblée nationale

Manuel Valls, ministre de l’Intérieur lors des questions au gouvernement à l’Assemblée nationale

Manuel Valls a décidé d’agir (enfin !) et de frapper du poing sur la table en envisageant (très sérieusement) d’interdire les futures représentations de Dieudonné afin de prévenir tout trouble à l’ordre public.

Une décision qui, si elle est soutenue par nombre d’associations luttant contre le racisme et l’antisémitisme (le CRIF en tête), rencontre également quelques sceptiques qui s’interrogent sur le bien-fondé, voire sur l’utilité de cette mesure. En effet, interdire Dieudonné, c’est lui donner une occasion supplémentaire (et quasi-inespérée) de se mettre encore plus en avant, de jouer les victimes et lui permettre ainsi de crier au complot contre sa personne, un complot bien évidemment piloté par le lobby sioniste qui a une dent contre lui ! Qui plus est, cela lui permettrait de se faire de la publicité à moindres frais et attirer sur son nom, des milliers de personnes supplémentaires qui ne voient en lui que l’humoriste génial et non l’homme politique qui s’en prend gratuitement et sans discernement aux Juifs, s’acoquinant au passage avec des personnes bien peu recommandables telles l’historien négationniste Robert Faurisson et le philosophe Alain Soral. Enfin, il reste le sacro-saint principe de la liberté d’expression qui s’en retrouverait mis en cause si d’aventure on interdisait Dieudonné et dont le bannissement de ce dernier pourrait faire jurisprudence, obligeant certains humoristes à faire bien attention avant de se payer telle ou telle personne et/ou groupe.

Je dois bien avouer que je suis partagé sur l’intention du ministre de l’intérieur. En effet, interdire l’humoriste pourrait provoquer l’effet contraire recherché, autrement dit lui donner une importance encore plus grande sur laquelle Dieudonné pourrait facilement communiquer. Déjà banni des médias depuis quelques années en raison de ses propos plus que tendancieux, cela ne lui a pas empêché de s’exprimer et surtout d’attirer autour de lui un nombre non négligeable de fans et de curieux qui voient en lui, celui qui ose s’attaquer à la communauté juive, comme en témoigne ses spectacles à guichets fermés. De fait, interdire Dieudonné serait lui donner (paradoxalement) une légitimité supplémentaire, du moins cela donnerait à ce dernier la légitimité qu’il réclame, celle d’un humoriste qui exprime son droit de s’en prendre aux Juifs, sans aucun discernement.

Affiche de la "Liste antisioniste" présentée par Dieudonné en compagnie d'Alain Soral lors des élections européennes de 2009

Affiche de la « Liste antisioniste » présentée par Dieudonné en compagnie d’Alain Soral lors des élections européennes de 2009

Toutefois, et là toute l’origine du problème à mon sens, Dieudonné confond antisémitisme et antisionisme, deux notions qu’il convient impérativement de séparer tant leurs significations et leurs portées sont radicalement opposées. En voulant critiquer la politique d’Israël (et tout particulièrement dans la gestion du conflit avec la Palestine), Dieudonné s’est formidablement emballé et s’en est pris aux Juifs qu’il trouve vils et malhonnêtes.

Une confusion non seulement regrettable mais également et surtout gravissime dans la mesure où toute personne de confession juive est forcément un sioniste convaincu et vil, dans l’esprit de Dieudonné. Pour ce dernier, combattre le Juif, c’est forcément combattre contre le sionisme sans avoir au préalable considéré que l’on pouvait être de confession juive tout en rejetant la politique actuellement menée par Israel.

Ce qui explique sans doute l’attitude de Dieudonné qui préfère rester dans la provocation et l’outrage, histoire de mieux se faire entendre ou plutôt faire parler de lui. Cette stratégie est malheureusement efficace dans la mesure où toute prise de parole ou tout geste est immédiatement analysé et scruté comme la fameuse « quenelle » tout récemment, une quenelle reprise tout dernièrement par un Nicolas Anelka (lors d’un match en Premier League anglaise) qui n’a sans doute compris la signification de ce symbole et surtout la récupération politique qu’espère avoir Dieudonné.

Dès lors, plutôt que d’interdire Dieudonné, le mieux serait encore de l’oublier, de le marginaliser en se rappelant que ce dernier, aussi génial qu’il pouvait être dans le passé, demeure en réalité un inculte, un homme qui ne fait pas la distinction entre antisionisme et antisémitisme (ou pire, feint de ne pas connaître la différence, ce qui serait encore plus grave à mes yeux). Cela rendrait service à tout le monde et serait même profitable à certaines associations de lutte contre l’antisémitisme qui pourraient mieux se focaliser dans la pédagogie et le devoir de mémoire, plutôt que de perdre leur énergie envers un homme qui ne mérite pas l’attention qu’on lui porte.

PS : je vous invite à lire les billets de mes confrères blogueurs Amandine, Jegoun et Bembelly, signe que le sujet non seulement clive mais n’a pas non plus de solution toute faite !

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